DAKAR - La nouvelle vie des textiles

 

L’art de s’habiller est toujours au rendez-vous au Sénégal. C’est en découvrant ce pays que nous - deux touristes européennes légèrement maladroites et occasionnellement égarées - nous émerveillons devant les belles tenues qui défilent devant nos yeux dans la rue. Tout au long de notre séjour, on chuchote l’une à l’autre: Hé, tu as vu cette tenue-là? Magnifique! En même temps, ce spectacle de tissus éveille également des questions: d’où viennent ces beaux vêtements, et comment ont-ils été fabriqués?

 

Made in China

Alors que le Sénégal produit entre 17 000 et 21 000 tonnes de fibres de coton par an, la totalité de cette production est destinée à des pays tiers, suite à la crise profonde qui a frappé l’industrie textile sénégalaise depuis les années 1980. La fermeture de la société de textile Sotiba, comme aussi de l’usine de fabrication de chaussures Bata - tous deux symboles emblématiques de la filière textile industrielle au Sénégal - illustrent bien l’affaiblissement du secteur.

 

« La plupart de mes tissus ont été fabriqués en Chine, puis l’Inde et le Taiwan » nous raconte Malik, vendeur de tissus qui a ouvert sa boutique voilà 25 ans au Plateau à Dakar. Il explique : « C’est la loi du marché: les prix chinois défient toute concurrence. Ils produisent en masse, et le coût de la main d’œuvre reste très bas. » Nous avons du mal à cacher notre déception: la couture sénégalaise est donc, en grande partie, made in China...

 

 Credits: Annie Spratt

 

Qui dit fripe...

Toutefois, malgré le manque de production locale, nous remarquons très vite la présence abondante d’ateliers de tailleurs qui, toujours concentrés devant leur machine à coudre, font partie intégrale du centre-ville dakarois. Cette proximité de la création est nouvelle à nos yeux - nous qui, en Europe, achetons pour porter puis jeter. En effet, « même si nous ne produisons pas nous-mêmes, nous sommes extrêmement créatifs dans la réutilisation et la recréation » nous disent les Sénégalais.

 

Qui dit réutilisation des textiles, dit fripe ou aussi « fëgg jaay » en langue wolof. Comme dans la plupart des pays Africains, le commerce de « fripe », soit de vêtements d’occasion, est solidement ancré sur le marché sénégalais. Ces vêtements de seconde main, récoltés en Europe ou en Amérique du Nord par des organisations caritatives mais aussi par des entreprises privées, sont exportés sous forme de ballots, et aboutissent ainsi sur les marchés locaux et les bords des trottoirs en Afrique. Le Sénégal importerait environ 7000 tonnes de ces textiles d’occasion par an.

 

Prisée par certains comme un moyen d’habiller ceux dont le pouvoir d’achat est limité, démonisée par d’autres qui la tiennent responsable de la disparition de l’industrie textile en Afrique, la fripe soulève des questions importantes sur les enjeux économiques et industriels dans les rapports Nord-Sud. Car comment protéger l’artisanat, la confection et la couture locale face à une marchandise tellement abondante et bon marché, considérée comme « déchets » en Occident?

 

Or, les Sénégalais ne sont pas simples « consommateurs » des vêtements d’occasion : l’achat d’une pièce n’est qu’une première étape. « Tu achètes un pantalon fripe, et puis c’est à toi de décider » nous dit-on avec un grand sourire. « Ensuite tu vas chez le tailleur pour le faire rétrécir, ou pour changer le modèle. Et pour finir tu le fais repasser dans un autre coin du marché. » 

 

Colobane ou le recyclage sur mesure

A Dakar, cet itinéraire de recyclage « personnalisé » se déroule à Colobane, un quartier dense et vivant qui abrite le plus grand marché aux puces de la capitale. Colobane, marché historique où débarquent les balles de fringues importées, ressemble à un véritable labyrinthe de constructions d’étables, de boutiques et de marchands ambulants, qui transforment le trottoir tout aussi en marché.

 

Lentement, nous y découvrons les ruelles et les passages, là ou chemises, chaussures, pantalons, slips et cravates se côtoient dans un tourbillon de couleurs, de marques et de modèles. Le marchand que nous avons approché nous ouvre une nouvelle balle, remplie de robes et de chemises de femme. Tous ces innombrables vêtements, dont certains nous semblent vaguement familiers, ont été récoltés, triés puis emballés aux États Unis. Hélas ! Les tailles américaines sont, toutes sans exception, trop larges pour nous.

 

Mais la solution s’avère à portée de main. Armée de nouvelle chemises, nous nous rendons auprès des tailleurs, qui tiennent atelier au deuxième étage d’un immeuble commercial au beau milieu du marché-village qu’est Colobane. Le regard diligent et rigoureux, le tailleur prend mes mesures et, en un temps record, corrige et retouche ma chemise afin qu’elle ait la bonne taille. Mais le périple n’en finit pas là. Au marché de Colobane, les choix abondent pour ceux qui veulent laver, repriser, repasser ou cirer leurs nouveaux achats. Ou peut-être qu’une autre couleur m’irait mieux? La reteinture, thioup en wolof, figure tout aussi parmi les options.

 

 

« Ici chacun gère son propre style, on crée et on modifie selon les tendances en vogue. A Colobane, j’achète une chemise italienne, réputée pour sa qualité, pour ensuite passer chez le tailleur et faire enlever le col, qui sera remplacé par un col Mao, par exemple! » nous raconte Cheikh, qui nous guide à travers Colobane.

 

Comme nous avons pu remarquer, la mode quotidienne au Sénégal est souvent un métissage où les styles se croisent. Ainsi, une coupe occidentale peut être associée aux tissus et motifs africains. « D’ailleurs, dans le sillage des films Bollywood, on voit un style orientaliste qui fait son apparition, avec des pagnes qui font penser au sari indien » ajoute Cheikh.

 

Ce mariage de styles et de modes va de pair avec une grande exigence de qualité. « Les Sénégalais, et surtout les Dakarois, sont très à cheval quand il s’agit de la qualité du tissu. Quand ils visitent Colobane et se mettent à chercher et fouiller, ils savent parfaitement séparer le bon grain de l'ivraie » précisent les marchands. Raison pour laquelle le prêt-à-porter neuf de fabrication chinoise, importé à de très bas prix mais aussi de mauvaise qualité, a fait son temps. « Les Sénégalais ont tendance à éviter le neuf chinois, même s’il peut coûter moins cher par rapport aux vêtements d’occasion occidentaux. En fin de compte, la fripe reste beaucoup plus fiable en termes de qualité » nous confirment les importateurs.

 

La future vie des vêtements

En quelque sorte, le recyclage a toujours eu sa place au Sénégal, où traditionnellement, la machine à coudre figurait parmi les premiers cadeaux de mariage. « Le savoir-faire derrière la réutilisation des objets a toujours fait partie du mode de vie. Mais cela est en train de changer, les jeunes générations sont moins douées, ou moins intéressées à repriser et réparer » nous racontent les Sénégalais.

 

Serait-ce un avant-goût de ce que l’avenir nous réserve? Pourrons-nous dépasser le modèle du « fast fashion » qui fait rage de nos jours, avec son rythme effréné de nouvelles collections (24 par an chez Zara), sa production hyper-rapide et surtout « low cost », et son mode de surconsommation où on achète pour porter une ou deux fois? Le coût environnemental du secteur de l’habillement est accablant, sa production impliquant une utilisation souvent excessive d’eau, de pesticides et de produits chimiques, pour ne pas évoquer les conditions de travail alarmantes des ouvriers du textile en Chine ou au Bangladesh.

 

Et qu’en est-il des vêtements de seconde main? L’Afrique restera-t-elle le dépotoir de vêtements occidentaux qui ont été produits, consommés et jetés à la poubelle en un temps record? Comme la « fast fashion » a tendance à privilégier la quantité au détriment de la qualité, le secteur de la friperie risque de se détraquer. Après tout, les textiles de qualité inférieure ne trouveront pas grâce aux yeux des consommateurs de fripe, et seront tout aussi difficiles à recycler d’une façon mécanique. Afin de réduire le pourcentage des déchets-textiles mis en décharge ou incinérés, il va falloir changer radicalement les modèles de production et de consommation. Conclusion? Osez la qualité, et montrez du courage dans le recyclage - rien de nouveau sous le soleil sénégalais donc.

 

 

 

 

Photo credits: Tom Burke


 

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